Marie Garnier : « Le mariage, je n’en ai eu ni le temps ni le besoin ! »

Directrice des Institutions, de l’Agriculture et des Forêts du canton de Fribourg. Déteste l’hypocrisie, croit aux intuitions et assume pleinement son concubinage dans un canton catholique. Une femme de convictions.

Par Patrick Baumann

Votre profil de femme écologiste ne venant pas du sérail vous vaut beaucoup d’adversaires. Comment vivez-vous les attaques répétées à votre égard sur le plan personnel ?
Je ne me suis pas engagée naïvement en politique, j’étais au courant de la nature humaine, je savais qu’il y aurait des cabales, des rumeurs, surtout lorsqu’on n’appartient pas aux partis majoritaires.


Votre mauvaise élection à la présidence du Conseil d’Etat a-t-elle laissé de l’amertume ?
Ma valeur et celle de mon engagement ne sont pas déterminées à mes yeux par le nombre de voix que l’on obtient au Grand Conseil. Je fais ce que je pense être juste, c’est mon caractère ! Pour le reste, c’était un grand bonheur, ce jour-là, d’avoir à mes côtés mon petit-fils de 3 ans, qui m’avait apporté un bouquet de fleurs.

On vous reproche votre franc-parler. Vous ne mettez jamais d’eau dans votre vin ?
Ma mère est Bordelaise. C’est dommage de diluer du bon vin de Bordeaux. (Sourire.) Elle a ce franc-parler, elle déteste l’hypocrisie ; je pense qu’elle m’a transmis cette caractéristique ! Cela dit, je fais beaucoup d’efforts pour adapter mon langage à mon interlocuteur. Et je ne suis jamais dure avec une personne qui n’a pas les moyens de se défendre.

Vos premiers bulletins scolaires faisaient déjà état de votre indépendance d’esprit ?
(Sourire.) J’avais quelques remarques de ce genre… mais il faut dire aussi que je m’ennuyais à l’école, je n’étais pas une élève toujours très disciplinée, même si mes résultats étaient parmi ceux des meilleurs de la classe ! J’ai choisi de faire mon collège en allemand, pour approfondir la connaissance de l’autre culture fribourgeoise.

Et vous obtenez la meilleure maturité en allemand devant vos camarades germanophones. Vous pratiquiez également le ski de fond à un très haut niveau. Etes-vous une surdouée à qui tout réussit ?
J’avais un bon potentiel, j’ai toujours essayé de faire au mieux avec ce potentiel, sans être irrespectueuse pour autant. J’ai l’esprit de compétition mais pas dans le sport. Là, ce qui m’intéressait, c’était surtout de motiver les plus jeunes. Personnellement, je n’aurais pas tout sacrifié pour une carrière sportive. Et, pour être franche, je n’étais pas non plus perçue comme un futur Dario Cologna au féminin !

Vos parents vous ont donné confiance en vous ?
Je crois, mais ils m’ont surtout transmis cette notion de service, avec pour corollaire une certaine exigence, notamment scolaire. Mon père était médecin, comme mon grand-père ; ma mère infirmière. La notion de service était présente vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chez nous… Tout cela a fait que j’ai eu très jeune cette envie de m’engager au service d’un idéal. Mon père m’emmenait avec lui dans ses balades, il me sensibilisait à la beauté de la nature, il était aussi touché par les blessures du paysage… Disons qu’au lieu de soigner les individus j’ai choisi d’essayer de soigner la terre !

Votre premier émerveillement dans la nature ?
L’extraction du miel chez les voisins, auquel j’assistais, enfant. J’étais fascinée par la beauté, les odeurs, ce produit miraculeux fourni par les abeilles.

Bonne élève, bonne fille, vous avez pu malgré tout faire votre adolescence ?
Oui, j’ai eu envie, à un certain moment, de prendre mes distances par rapport à un certain milieu bourgeois, j’ai choisi de faire un apprentissage agricole dans une ferme de Peney-le-Jorat après ma maturité. C’était un peu ma révolte adolescente, j’avais envie de voir si j’étais capable de lever des sacs de 50 kilos et de travailler avec les animaux. J’ai le respect profond des gens de la terre et de leur mission de nourrir la population.

Vous auriez aimé avoir 20 ans en 1968 ? La période hippie, les robes à fleurs, les grandes révolutions ?
Le côté « tout est permis », ce n’était pas ma tasse de thé. Mais certaines révolutions envoyaient les jeunes à la campagne pour aider et se former, et ça, je l’ai fait, car j’avais besoin d’un équilibre entre travail manuel et intellectuel, d’être dans le concret, l’utile, avant d’aller faire mon diplôme d’ingénieur agronome à l’EPFZ. C’est de famille, mon fils a aussi fait un apprentissage de mécanicien avant de rejoindre une école d’ingénieurs.

Quels sont les livres qui ont marqué votre engagement écologique ?
Ceux de l’agronome René Dumont. Et le dernier en date, c’est l’encyclique Laudato du pape.

Etonnant dans la bouche d’une ministre des Cultes qui ne fait pas mystère de sa non-appartenance à l’Eglise.
J’assume ma singularité mais, vous savez, ce pape, que je respecte beaucoup, est aussi assez atypique. Dans sa façon de mettre les gens ensemble, de trouver des solutions. Cela me conforte dans l’idée qu’il faut être un peu décoiffant pour avoir des résultats. Je pense être plus spirituelle que religieuse, mais j’ai une foi en la vie assez inébranlable et j’apprécie beaucoup les textes de l’Evangile. L’espoir me fait vivre, je pense toujours qu’on peut trouver une solution ! Mon long combat pour des projets qui s’attaquent parfois à certains privilèges, ou évitent des atteintes à l’environnement, a renforcé cet état d’esprit. On pense parfois qu’on va perdre, et puis les choses se retournent et on gagne le combat !

On dit que vous pouvez être mauvaise perdante. Est-ce exact ?
Franchement, je ne le crois pas. Il faut savoir perdre pour gagner. Disons plutôt que je n’aime pas perdre les combats politiques importants, c’est pour cela que je m’arrange pour les gagner ! (Rire.)

On s’est laissé dire que vous aviez offert un vélo électrique à Mgr Morerod. Vous vouliez le convertir à l’écologie ?
C’était une façon de m’acquitter de l’impôt ecclésiastique ! (Rire.) C’est un homme que j’apprécie beaucoup. Il m’a dit récemment que son vélo électrique avait fait des émules chez les prêtres fribourgeois. Au moins quatre ont suivi son exemple.

Cela suffira-t-il à vous faire pardonner le fait que vous n’êtes pas mariée avec le père de vos enfants, ni devant les hommes ni devant Dieu ?
Le mariage, je n’en ai eu ni le temps ni le besoin ! Nous avons eu des enfants avant que mon compagnon ne finisse ses études, puis son doctorat à l’EPFL ; j’étais donc déjà soutien de famille ! (Sourire.) J’ai la chance d’avoir un homme extraordinaire pour compagnon, lui comme moi n’avons pas besoin que notre relation soit officialisée.

Parlez-vous avec lui d’autre chose, à table, que d’écologie ?
On parle de tout, d’histoire, de politique, nous aimons aussi beaucoup l’art et le sport, et j’apprécie ses vastes connaissances et la finesse de son jugement dans sa perception des gens.

Vous n’avez jamais été en concurrence ?
Non, c’est un point important. La vie a aussi bien fait les choses. Quand il était chef de section à l’Etat de Fribourg, je travaillais dans le canton de Vaud, ensuite c’était le contraire. Aujourd’hui, il est à Berne, on ne s’est jamais marché sur les pieds ! Sauf pour déterminer comment remplir le lave-vaisselle ! (Sourire.)

Vous parlez souvent de comportement exemplaire. Comment l’avez-vous mis en pratique avec vos enfants ?
Nous avons essayé de leur donner le plus de temps possible, nous n’avions pas la télévision à la maison quand ils étaient petits, non pas que nous étions sectaires, mais nous voulions préserver des espaces à nous, maintenir certains garde-fous. Nous avons sûrement fait des erreurs, comme tous les parents, et j’avoue que ça a parfois été acrobatique pour moi de concilier vie professionnelle et vie familiale, sans compter l’activité politique… Je pense que nous nous en sommes plutôt bien sortis, même si un jour ma fille m’a avoué qu’elle s’était inventé une mère princesse parce qu’elle « avait la honte » de mes chaussettes en laine ! (Rire.)

Vous avez changé de chaussettes ?
J’ai dû acheter des bas ! (Rire.) Comme présidente du Conseil d’Etat, je me dois d’avoir une certaine élégance, même à vélo ! Mais pour revenir à la famille, je dirai que l’essentiel, c’est la sincérité dans la relation. Pendant dix ans, nous avons parcouru durant nos vacances le chemin de Compostelle avec nos enfants. Une expérience merveilleuse pour parler, partager, être ensemble.

On vous dit parfois dispersée…
Je m’intéresse à énormément de choses, j’ai aussi un esprit très synthétique qui essaie de simplifier au maximum les concepts.Comme j’aime bien aborder de nouvelles idées, un peu comme les pionniers, alors parfois, peut-être, je donne l’impression de sauter du coq à l’âne ! Je dois m’appliquer à mieux formuler mes idées. Cela dit, je n’ai pas l’impression d’être dispersée, mais d’avoir une ligne, une colonne vertébrale solide et de suivre toujours le même chemin en empruntant diverses voies. Ma devise, c’est gagner du temps en faisant des détours !